Inde: assailli de critiques, le parc animalier géant de Vantara promet de se réinventer
Des éléphants, des tigres ou des orangs-outans à foison... dans une arche de Noé majuscule. À l'ombre de la plus grande raffinerie d'Inde, la réserve de Vantara accueille la concentration d'animaux la plus large de la planète et certainement la plus controversée.
Depuis des années, ce parc fermé au public, dirigé par l'héritier d'un des hommes les plus riches d'Asie, est éreinté par toutes les ONG de défense de la faune sauvage pour son gigantisme et l'origine douteuse de ses hôtes, entre autres.
Déterminés à "répondre aux critiques par le dialogue, la transparence et l'exemple", ses dirigeants ont promis de le réformer en profondeur et de mettre fin à ses importations d'espèces animales.
La convention internationale régulant le commerce des espèces menacées d'extinction (Cites), qui se réunit le 2 novembre, a pris acte de ces bonnes résolutions mais a exhorté l'Inde à continuer ses enquêtes et à réprimer les "cas de commerce illégal".
Vantara - littéralement "l'étoile de la forêt" en sanskrit - a recruté un expert incontesté et s'est ouvert à la presse.
Lors d'une rare visite de deux jours, l'AFP a pu découvrir une partie des 150.000 animaux issus de plus de 2.000 espèces et d'une trentaine de pays que le centre affirme héberger sur près de 1.500 hectares.
Même si ces chiffres sont contestés, la seule énumération des pensionnaires donne le vertige : plus de 200 pachydermes, autant de lions et guépards, des oiseaux et des reptiles à la pelle.
Dans le parc, des éléphants se promènent à travers une forêt de teck et se baignent dans les lacs. Des hippopotames nagent dans d'immenses bassins vitrés.
Situé à Jamnagar, dans l'État du Gujarat, Vantara est l'œuvre - ses détracteurs disent le caprice - d'Anant Ambani, fils cadet du magnat du groupe indien Reliance et multimilliardaire Mukesh Ambani.
- "Bien-être animal" -
"Je vois Dieu dans mes animaux et Vantara est mon temple", a dit ce fervent hindou aujourd'hui âgé de 31 ans. "Il est né de la conviction que chaque être vivant, grand ou petit, mérite la dignité".
Si le Réseau pour la survie des espèces (SSN) et l'institut Jane Goodall qualifient Vantara de "méga-zoo", ses promoteurs préfèrent parler d'un refuge.
"Un zoo est fait pour montrer, il inclut une dimension commerciale", alors que Vantara se consacre au "bien-être des animaux", argue son PDG, Vivaan Karani.
Un éléphant d'Asie nommé Gauri, arraché en 2009 aux rues du Rajasthan où il accompagnait un mendiant, l'a inauguré.
"Gauri était en piteux état", se souvient son guide et maître de l'époque, Kailash Nayak, devenu l'un des 4.000 employés du mégaparc animalier. "La vie est bien meilleure ici, pour nous deux".
Le vétérinaire Kushal Konwar Sharma le confirme.
"Nos installations sont d'une qualité sans équivalent en Inde, j'oserais même dire dans le monde entier", dit-il en présentant fièrement les bains d'hydrothérapie et ses tables d'opération montées sur vérins.
Vantara s'est agrandi à partir de 2019, puis a connu une forte croissance à la faveur de la pandémie de Covid, qui a poussé de nombreux parcs de la planète, privés de visiteurs, au bord du gouffre financier.
- "Vecteur de trafics" -
"Les animaux sont alors arrivés en Inde du monde entier parce que nous étions capables et volontaires pour en prendre soin", argue Vivaan Karani.
Le parc a fait le plein d'animaux au Mexique, dans les pays du Golfe, en Thaïlande ou en Afrique du Sud, "auprès d'élevages (...) tous enregistrés, de parcs, de zoos ou de propriétaires privés qui ne pouvaient ou ne voulaient les garder", décrit sa documentation.
Longtemps cachée, la croissance exponentielle de Vantara a été exposée en pleine lumière en 2024, lorsque le refuge a accueilli les festivités extravagantes du mariage d'Anant Ambani, en présence de Mark Zuckerberg, Bill Gates et de la chanteuse Rihanna.
Le Premier ministre indien Narendra Modi lui a offert son onction gouvernementale en l'inaugurant en 2025.
La même année, la Cites a tiré la sonnette d'alarme.
Dans un rapport, elle a "considéré qu'un certain nombre de spécimens présentés comme venant de captivité (...) pourraient ne pas être issus de captivité" et a appelé Vantara à ne pas devenir "incidemment un vecteur de la contrebande d'animaux sauvages".
La Cites s'interroge notamment sur le parcours douteux de dizaines de tortues d'un élevage privé allemand qui ont transité par un ancien zoo au Togo et la Belgique, avant d'arriver en Inde.
- "Changer d'optique" -
Ou sur celui d'aras de Spix, des perroquets brésiliens menacés d'extinction, arrivés en Inde via l'Allemagne sans autorisation des autorités de Brasilia.
Le PDG de Vantara se défend vigoureusement de toute acquisition illégale.
Vivaan Karani en veut pour preuve le blanc seing délivré en 2025 par une commission d'enquête de la Cour suprême indienne, qui assurait n'y avoir identifié "aucune infraction ou aucun délit".
"Vantara n'a jamais violé la loi", insiste M. Karani.
Mais la présence d'un orang-outan de Tapanuli assis près d'une cascade pose question.
Cette espèce rare de primate n'existe qu'à l'état sauvage en Indonésie, selon les experts qui estiment qu'il a été arraché à la forêt.
Faux, rétorque le parc, qui assure qu'il y était en captivité et compte sur l'ADN pour prouver qu'il appartient à une autre espèce.
Et le parc a changé de stratégie, s'empresse-t-il d'ajouter. "Chaque fois qu'il est désormais possible de prendre en charge les animaux dans leur pays d'origine, nous préférons que nos ressources se déplacent vers eux plutôt qu'eux vers nous".
- Réintroduction -
Pour ouvrir ce "nouveau chapitre" vertueux de ses activités, Vantara a recruté en août l'ancien patron de la Cites, John Scanlon, placé à la tête d'un conseil chargé d'approuver les acquisitions d'animaux.
"Je veux que tout soit mis en œuvre pour que les inquiétudes qui ont été exprimées ne le soient plus jamais", promet-il. Dans un contexte de ressources raréfiées, le potentiel de Vantara en matière de conservation est "énorme", s'enthousiasme-t-il.
La réserve participe ainsi à l'élevage de 200 guépards d'Afrique pour les réintroduire en Asie, où ils ont officiellement disparu en 1952. Les premiers spécimens ont été relâchés en Inde en 2022.
"Nous pouvons réintroduire des animaux nés en Inde", se réjouit Adrian Tordiffe, de l'université de Pretoria (Afrique du Sud), qui dirige le programme.
Le parc indien a fait de même avec des antilopes et envisage de prolonger avec des chiens sauvages, des tortues ou des dauphins d'eau douce.
- "Même mission" -
En plus de vouloir créer une université de la vie sauvage en Inde, Vantara a noué de nombreux partenariats dans le monde, notamment pour moderniser des zoos en Indonésie, au Laos ou en République démocratique du Congo.
Il lui reste désormais à convaincre de ses bonnes résolutions des ONG très circonspectes.
La Cites affirme que des doutes subsistent sur l'origine d'éléphants, chimpanzés et orangs-outans.
"Vantara a promis de changer de cap", a constaté un groupe de 27 associations, "nous vérifierons de près si ces paroles seront suivies d'effets".
"Ils ont importé des dizaines de milliers d'animaux en un temps très court", insiste au nom de l'une d'elles Daniela Freyer, de Pro Wildlife. "Là où des règles ont été violées, il doit y avoir des conséquences".
Vivaan Karani les a invités à venir constater de visu les changements annoncés. "Nous ne sommes pas ennemis", insiste-t-il, "nous avons la même mission".
D.W.Robertson--EWJ